Chapitre 2
Le Falun Gong et sa transmission publique en Chine (1992-1999)
Le Falun
Gong est le plus grand phénomène populaire de l’histoire de Chine
contemporaine. Cette pratique ancestrale a, en l’espace de 7 ans, conquis au moins
70-80 millions de chinois. Cette pratique physique et spirituelle est un retour
aux fondements de la pratique des anciens : le travail du corps et de l’esprit,
avec comme but ultime d’atteindre l’éveil de Sagesse, « la Voie »,
aussi appelée « la Loi ».
1. 1992-1994 : Popularité, soutien, promotion
2. 1995-1996 : Développement en Chine, apparition en
Europe
3. 1997-1999 : Les inquiétudes dans le gouvernement
chinois
4. 25 avril 1999 : L'évenement de Zhong Nan Hai
1.
1992-1994 : Popularité, soutien, promotion
Le
fondateur du Falun Gong, Li Hongzhi,
est né le 13 mai 1951 dans la ville de Gongzhuling, province de Jilin, et a lui-même
reçu cet enseignement pendant sa jeunesse, par des maîtres bouddhistes et
taoïstes. Il l’a d’abord transmis à Changchun, dans le Nord-est de la Chine,
puis dans la Chine et le monde entier.
|
|
|
Récompenses en 1993 |
C'est en
1992 que Li Hongzhi, invité par les responsables nationaux du Qigong, cessa
d'enseigner à Changchun, ville du Nord-est de la Chine dans laquelle il avait travaillé
quelque années comme clerc (à l’office régional des céréales), et rejoint les
grands auditoriums de la capitale, Beijing.
En pleine
vogue du Qigong, les méthodes de pratique se comptaient par centaines, voire
par milliers, et se transmettaient de façon largement anarchique. L’organisme
officiel de réglementation du Qigong, l’Institut Chinois de Recherche
Scientifique sur le Qigong (ICRSQ), servait de filtre et attribuait le titre de
« Maître de Qigong » à quelques professeurs d’une qualité au-dessus
de la normale. Monsieur Li fit rapidement partie de ces quelques
« Maîtres » officiellement reconnus et promus, et établit sous les
auspices de l’ ICRSQ la Société de Recherche sur le Falungong. Le mot
« scientifique » retrouvé pour l’ICRSQ, comme le mot
« recherche » généralement utilisé illustrent l’esprit général de la
transmission du Qigong en Chine, considéré au début des années 90 comme une
science alternative ; une des optiques principales des sociétés de recherche
était de répertorier et de rationaliser les effets inexpliqués,
« supranormaux », de la pratique du Qigong, en particulier sur la
santé. Le souvenir des « prouesses » des premiers maîtres restait vif
dans le souvenir des responsables chinois, qui voyaient dans la pratique du
Qigong une méthode thérapeutique à bon marché et un éventuel moyen d’affirmer
un domaine de supériorité sur l’Occident.
Li Hongzhi,
en tant que Maître reconnu, fut invité comme intervenant aux grands Congrès
Asiatiques sur la Santé à Pékin, en 1992 et 1993 ; en ces deux occasions,
Monsieur Li et le Falungong furent l’objet de louanges dithyrambiques ; le
Falungong fut en 1992 nommé « école de Qigong vedette » ; en 1993,
les “Prix d’avancée scientifique” et “Prix du Maître de Qigong le plus acclamé”,
hautement convoités, échurent à Monsieur Li (photographie ci-dessous)
|
|
|
Conférence à Wuhan |
La
réputation du Falungong en termes d’amélioration de la santé et de la moralité
(ce qui rejoignait les espoirs gouvernementaux d’un développement de la
« civilisation spirituelle ») sortit bien vite de la capitale pour se
répandre dans toute la Chine. On ne parlait alors partout que du “Falungong”,
le Qigong de haut niveau.
Li Hongzhi
fut donc invité pendant 2 années à donner des conférences dans la plupart des
grandes villes de Chine. Il y eut 54 stages, tous organisés par les branches
locales de l’Institut Chinois de Recherche Scientifique sur le Qigong. Li
Hongzhi insista dès le départ sur un certain nombre de principes : il ne devait
pas organiser lui-même les stages, n’ayant pas l’intention de faire un commerce
de sa méthode ; pour des questions de principes toutes les rentrées d’argent
devaient être gérées par l’Institut Chinois de Recherche Scientifique sur le
Qigong, et le prix du billet d’entrée à ces stages devait être aussi bas que
possible. En conséquence, les prix d’entrée étaient de 50 à 70% moins chers que
ceux habituellement pratiqués, alors que la durée des stages était en moyenne
de 9 jours. Les nouveaux élèves payaient l’entrée 40 yuans (environ 5 Euros) et
les personnes ayant déjà assisté à un stage ne payaient que 20 yuan. Les autres
maîtres de Qigong organisant des stages dans différentes villes de Chine
demandèrent à plusieurs reprises à l’ICRSQ d’augmenter ces prix, ce que Li
Hongzhi refusa toujours, souhaitant que la pratique du Falungong soit
accessible à tous, sans considération de classe ou de revenus.
Les stages
de Li Hongzhi se faisaient généralement sur 9 jours, à raison de 2 heures par
jour en moyenne. Dans des amphithéâtres, salles de congrès ou des gymnases, il
présentait d’abord les principes du Falungong, revenant sur l’histoire du
Qigong et sur ses origines, analysant et détaillant les différents phénomènes
connus dans le milieu du Qigong, et expliquant les raisons de la
complémentarité de la pratique corporelle (« Lian », forger –
affiner) et du travail sur soi (Xiu, « cultivation » - qui comprend
l’exigence morale). Ensuite, il enseignait aux stagiaires les exercices du
Falungong.
Les exercices
La pratique du Falungong a d’abord surpris le public par sa simplicité.
Elle consiste en effet en 5 séries d’exercices (les images des liens ci-dessous
viennent d'un site du Falungong) :
1. « Bouddha étend ses mille bras »
des mouvements d’étirement dégageant la
circulation d’énergie dans les méridiens
un exercice interne (méditatif) pratiqué
debout
un exercice basé sur des mouvements souples de
bras le long du corps
4. « Le Circuit Céleste de Falun »
une circulation répétée des mains de la face
"Yin" à la face "Yang" du corps
5. « Le renforcement des Shentong »
un exercice de méditation en position assise
En termes de pratique, le Falungong comme beaucoup de
méthodes de Qigong est basé sur des mouvements lents et souples, voire sur des
postures immobiles. Par contre, la plupart des autres méthodes parlent de
déplacer le « Qi » (souffle intérieur) et de contrôler la
respiration. De plus, un grand nombre de méthodes imitent des mouvements
d’animaux, comme on le voit dans certains arts martiaux chinois, et les
pratiques sont généralement complexes, avec une séparation des niveaux de
pratique. Pour le Falungong par contre, la pratique des exercices est très
simple et ne fait pas de distinction entre techniques pour débutants et pour
confirmés. Elle n’implique aucun contrôle de la respiration ni de déplacement
du « Qi », et n’est pas basée sur des mouvements d’arts martiaux.
Autre avantage dans le contexte de la vie moderne, la pratique peut-être faite
n’importe quand et pour la durée de son choix, individuellement ou en groupe
selon la préférence de chacun.
Ces exercices, simples à apprendre et accessibles à tous les
âges et à toutes les conditions physiques, ont rendu accessible le Qigong à un
plus grand nombre. Le Falungong a sans doute aussi attiré par sa grande
efficacité. Ses effets en termes de bien-être peuvent être ressentis après
seulement quelques séances. L’absence de structure rigide, d’inscription et de
formalisme, en offre de plus un accès facile.
Enfin, le Falungong s’est voulu dès le départ basé sur le
bénévolat, avec pour principe de ne jamais demander d’argent aux élèves pour quelque
activité que ce soit. Il a également complètement coupé avec la notion de
Qigong thérapeutique, insistant sur le fait que la pratique de Falun Gong, si
elle est bénéfique pour la santé, n’a absolument pas pour finalité de guérir
les maladies.
La plus grande particularité du Falungong a été de renouer
avec les fondements historiques du Qigong, c’est-à-dire l’idée d’élévation
spirituelle, laissée de côté au moment de la Révolution Culturelle. C’est
pourquoi la connaissance des principes de la pratique est au moins aussi
importante que les mouvements eux-mêmes, et c’est pourquoi la pratique du
Falungong inclut des critères de moralité et d’altruisme.
Les principes
Selon la vision traditionnelle chinoise du corps humain,
matière et esprit sont deux concepts indissociables et il n'est pas possible
d'améliorer l'un indépendamment de l'autre. Le Falungong enseigne donc non
seulement des exercices mais aussi des principes pouvant guider ceux qui le
désirent vers une élévation spirituelle.
Ces principes sont exposés dans deux livres principaux.
Ceux-ci ne constituent pas un corpus de préceptes et d’observances mais
plutôt une base de connaissances que chacun va comprendre et aborder en
fonction de son propre vécu, de sa propre situation. Une des notions enseignées
par Li Hongzhi est le fait que différentes personnes voient les choses
différemment, parce qu’elles se situent à des niveaux différents.
L’enseignement du Falungong laisse donc une grande place à l’éveil personnel,
en s’écartant des dogmatismes rigides. Les principes enseignés dans le livre
Zhuan Falun servent par exemple de guide quotidien pour se diriger vers un
altruisme sincère et une plus grande authenticité, ce que les taoïstes
appellent « retourner à l’origine et à l’authenticité innée (fan ben
gui zhen ) ».
Les livres principaux du Falun Gong
Falun Gong (Qigong de la Roue de la Loi) - Par Li
Hongzhi
Le livre « Falun Gong » est une
introduction à la méthode, publiée en 1993, qui en présente à la fois les
exercices et les principes. Il est en général conseillé aux débutants.
Zhuan Falun (Tourner la Roue de la Loi) - Par Li
Hongzhi
En 1996, Zhuan Falun était un des ouvrages les
plus vendus en Chine. Depuis sa publication en 1995, il a été traduit en 17
langues. Zhuan Falun est une explication complète des principes (Dafa, la
grande Loi) de Falun. Il s’agit de la forme écrite des conférences données en
Chine par Li Hongzhi entre 1992 et 1994.
Lien sur la présentation des
livres sur le site multilingue du Falungong
L’Association
Chinoise de Qigong et ses antennes locales, affiliées à l’Institut Chinois des
Sciences et Technologies, organisa tous les stages de Falungong entre 1992 et
1994. Les directeurs des associations accompagnaient souvent Li Hongzhi et
donnaient des discours d’ouverture, ce qui témoigne du fait que la pratique du
Falungong était à cette époque pleinement soutenue.
En
septembre 1993, la fondation anti-crime chinoise envoya une lettre de
remerciement officielle à l’Association de Recherche du Falungong pour exprimer
sa gratitude à M. Li. Celui-ci avait en effet à deux occasions donné des
conférences et dispensé des soins à des officiers blessés ou handicapés du fait
de leur lutte contre le crime organisé. Le journal officiel du Ministère
chinois de la Sécurité Publique (le « journal de la Sécurité Publique du
Peuple ») publia cette lettre le 21 septembre 1993. Il était indiqué : « Après le traitement, les patients ont unanimement
constaté des améliorations remarquables de leur état » ; le ministère ajoutait qu’on ne pouvait que
louer la contribution de Monsieur Li « dans
la promotion des vertus traditionnelles de lutte contre le crime chez les
citoyens chinois, dans la protection de l’ordre social et de la sécurité, et
dans la promotion de la droiture sociale. »
Le soutien
au Falungong atteint un point tel que, en 1994, le Comité National des Sports
Chinois, le Ministère de la Santé Publique, et l’Institut chinois de Recherches
Scientifiques sur le Qigong demandèrent à Monsieur Li de mettre en place une
« organisation scolastique » pour coordonner l’enseignement du Falungong
et sa promotion à l’échelle nationale. Une campagne télévisée était prévue pour
encourager les citoyens chinois à pratiquer le Falungong. M. Li, pourtant,
déclina l’offre, se tenant à son souhait de maintenir le Falungong libre de
toute ambition politique et de toute formalité organisationnelle. Il expliqua
que la pratique du Falungong devait rester le choix libre de chaque individu,
le cœur des gens étant la seule chose importante ; aucune institution ne
pouvant faire naître le souhait sincère de « travailler le corps et
l’esprit », il ne servait à rien d’inciter le peuple chinois à pratiquer
le Falungong.
Peu après
avoir publié son livre principal, Zhuan Falun, à la fin de 1994, Li Hongzhi
annonça qu’il avait terminé son enseignement en Chine. Il voyagea alors à
différents endroits du monde, en commençant par l’Europe.
2. 1995-1996 : Développement en Chine, apparition en Europe
Début 1995,
l’Ambassade de Chine à Paris annonçait l’invitation d’un « grand maître de
Qigong », qui donnerait à l’Ambassade des conférences pour les citoyens
chinois « Outre-mer ».
Monsieur
Li, invité officiellement par l’Ambassade, vint à Paris une première fois au
début du mois de mars 1995. Il fut invité à déjeuner par l’Ambassadeur, qui le
conduisit ensuite aux services culturels de l’Ambassade et assista lui-même à
la conférence ; celle-ci rassembla une centaine de personnes, principalement
des français d’origine chinoise, des diplomates, et le personnel de
l’Ambassade. Au mois d’avril 1995, les conférences étaient données en Suède,
dans la ville de Göteborg, pour un public cette fois-ci essentiellement
occidental (photographie ci-dessous). Par la suite, Monsieur Li revint à
Paris donner d’autres conférences. Il alla également aux Etats-Unis, en
Australie, et en Allemagne.
|
|
|
Suède, 1995 |
En Chine,
les premières tensions apparurent en 1996. L’Institut Chinois de Recherche sur
le Qigong acceptait très mal qu’après deux années de stages au plus bas prix,
et alors que sa popularité était au plus haut, monsieur Li ait décidé de cesser
définitivement ses enseignements publics ; cette institution exerçait donc
diverses pressions pour que des stages payants soient organisés, ce qui fit
décider à Li Hongzhi d’en retirer le Falungong.
Li Hongzhi
avait, à la fin de 1994, consigné le contenu de ses conférences dans un livre,
Zhuan Falun, qui devint rapidement un best-seller en Chine, et permit à un plus
grand nombre de Chinois, en particulier dans les régions rurales d’avoir accès
à la pratique de Falungong. Les années 1995 et 1996 furent donc, alors même que
Li Hongzhi était rarement en Chine, des années de croissance phénoménale du nombre
de pratiquants de Falun Gong, le chiffre approchant rapidement la dizaine de
millions.
A cette
époque, monsieur Li avait encore son domicile dans la ville de Changchun, mais
ne rencontrait plus que rarement ses élèves, devenus trop nombreux pour qu’une
rencontre ne provoque pas de troubles liés à l’affluence d’un grand nombre de
personnes.
3. 1997-1999 : Inquiétudes dans le gouvernement chinois
La
situation entre 1997 et 1999 a été en quelque sorte celle d’une balance ne
sachant de quel côté pencher : D’un côté, les pratiquants du Falungong étaient
de bons citoyens, des personnes calmes et morales. D’un autre côté, ils étaient
très nombreux. Les premières oppositions au Falungong à cette époque sont
venues de la part de certains responsables du Qigong. Le retrait du Falungong
de l’Institut Chinois de Recherche sur le Qigong avait provoqué une réaction
concurrentielle très vive certains maîtres de Qigong n’acceptèrent pas de voir
leurs cours payants désertés parce que beaucoup de leurs élèves décidaient
d’apprendre le Falungong ; les responsables de la ICRSQ, eux, n’acceptèrent pas
de « perdre le filon » Falungong. Par le biais de certains journaux
ou télévisions locales, ils cherchèrent donc à médiatiser leur griefs
personnels, avec l’aide de He Zuoxiu, un membre du Parti Communiste
ultra-matérialiste pour qui la dimension spirituelle du Falungong était un
« féodalisme opposé au matérialisme communiste ».
Cependant,
même si certains journaux publièrent de telles informations, ils rectifièrent
ensuite souvent par des articles ou des reportages correctifs les erreurs
commises du fait d’un manque d’informations (4) . Les pratiquants de Falungong allaient pour cela leur
expliquer les raisons et l’absence de fondement des critiques que certains
commençaient à faire, et expliquaient la situation précise avec patience.
En 1998, le
nombre de pratiquant du Falungong avait dépassé les 60 millions. Une popularité
d’une telle ampleur et d’une telle rapidité est sans précédent dans toute
l’Histoire. Les autorités chinoises ont assisté à une véritable
« explosion », un accroissement exponentiel, jusque dans les
provinces les plus reculées de Chine, de la pratique du Falungong. S’ils
avaient pensé à ce moment à un mouvement politique, la répression aurait été
immédiate. Mais cette « explosion » fut silencieuse : les personnes
pratiquaient de la méditation, gagnaient en moralité et en santé, et ne
demandaient rien. Deux enquêtes menées par le Ministère de la Sécurité Publique
en 1997 et 1998 conclurent que le Falun Gong ne présentait pas de potentiel
subversif ; l’une d’elles mentionnait même le civisme de ses pratiquants.
|
|
|
1998, Shenyang - 10 000 personnes en méditation |
Le
Falungong continua donc à être pratiqué assez paisiblement à cette époque,
malgré la nécessité de répondre souvent à des accusations injustifiées. Les pratiquants
se comptaient dans toutes les couches sociales, aussi bien les ouvriers et les
paysans que des membres du gouvernement, des scientifiques et des militaires.
Parmi les 200 000 membres de l’Armée de l’Air, par exemple, il y aurait eu 5
000 pratiquants de Falungong (5).
On sait aussi que des membres haut-placés du Parti Communiste et les femmes de
certains ministres pratiquaient le Falungong. La reconnaissance de celui-ci
était donc générale.
Considérant
malgré tout que sa présence en Chine pouvait être un facteur d’inquiétude pour
le gouvernement chinois, Li Hongzhi décida la même année de s’installer
définitivement aux Etats-Unis. Les autorités chinoises pouvaient ainsi voir que
le phénomène populaire du Falungong n’avait pas pour vocation d’être un groupe
organisé et dirigé.
A cette
même époque, plusieurs études épidémiologiques réalisées par des médecins de
Pékin, de Shanghai et de Dalian, permirent d’évaluer l’effet sur la santé de la
pratique du Falungong. Ces trois études montrèrent une amélioration nette de la
santé de près de 90 % des pratiquants de Falungong, ceci allant de la
disparition partielle à la disparition totale des symptômes de maladies
contractées avant le début de leur pratique. En 1998, une étude épidémiologique
établissait qu’à Dalian, la pratique du Falungong « pouvait
revendiquer d’énormes économies par la diminution de l’utilisation de
médicaments. » Cette étude montrait que les dépenses de santé annuelles
par personne avaient chuté de 2,409 yuans du fait de la pratique du Falungong (6)
Les
tensions montaient cependant, les quelques personnes opposées au Falungong
s’étant groupées en un lobby suffisamment puissant pour réussir à convaincre
certains niveaux du gouvernement chinois de freiner son expansion. Dans
différentes provinces, à partir de la fin de l’année 1998, les pratiquants du
Falungong commencèrent à subir différentes sortes de pressions : des policiers
cassaient le lecteur de cassettes servant lors de la pratique collective, on
déversait des ordures sur le point de pratique, des haut-parleurs diffusaient
de la musique à plein volume… il est même arrivé que les pratiquants soient
dispersés avec des lances d’eau anti-émeute, ou frappés alors qu’ils
méditaient. A cette époque déjà, il y avait donc répression – mais elle était
encore officieuse, car aucune raison d’interdire le Falungong n’avait été
trouvée.
Début 1999,
les statistiques officielles du Ministère de la Sécurité publique chinoise
estimaient à 70 millions le nombre de pratiquants du Falungong. Falungong était
devenu « la plus grande organisation
volontaire en Chine, plus grande que le Parti Communiste lui-même (5bis). »
Interrogé à
cette même époque pour savoir pourquoi le Falungong n’était pas interdit, un
responsable du Ministère de la Santé répondit :
« Pourquoi l’interdirions-nous ? Il nous permet d’économiser
des millions de dollars chaque année en dépenses de santé […] Si cent millions
de personnes pratiquent le Falungong, c’est cent milliards de yuans économisés
chaque année » (7)
Jusqu’en
avril 1999, les pratiquants de Falungong supportèrent les critiques et les
violences croissantes à leur égard patiemment et en silence, souhaitant laisser
au gouvernement le temps de comprendre que seul des ressentiments égoïstes
justifiaient les critiques exprimées à l’encontre du Falungong. Les tensions
pourtant ne firent que croître.
4. 25 avril 1999 : l’événement de Zhong Nan Hai
|
|
Le
déclencheur de la grande manifestation appelée l’ « événement de Zhong Nan
Hai » a été l’arrestation de pratiquants de Falungong dans la ville de
Tianjin. He Zuoxiu, membre de l’académie chinoise des sciences dont nous avons
parlé précédemment, avait publié dans un journal universitaire (Science et
Technologie pour la Jeunesse) un article intitulé « je m’oppose à la pratique du Qigong par les jeunes ».
Il y avait fabriqué des histoires au sujet du Falungong, impliquant que
celui-ci pouvait être responsable de maladies mentales (8), voire présenter les caractéristiques des Boxers au
19ème siècle.
Comme il
est habituel de le faire en Chine dans ce genre de situation, des pratiquants
de Falungong s’étaient rendus au bureau du journal ayant publié l’article pour
demander une correction ; cela était la seule voie pour eux d’exprimer leur
opinion. Non seulement ils ne furent pas entendus, mais encore ils furent
battus et 45 d’entre eux placés en détention.
La nouvelle
se sut dans Pékin et sa banlieue, où les pratiquants de Falungong décidèrent de
se rendre au bureau d’appel du gouvernement central. Cette structure, le
« bureau des plaintes », est en Chine l’intermédiaire légal entre les
citoyens se jugeant victimes d’une injustice et leur gouvernement. Le 25 avril
au matin, les pratiquants de Falungong arrivèrent donc par la rue Fuyou.
De façon
surprenante, le cordon de police présent, qui bloquait l’accès à Zhong Nan Hai,
loin de leur demander de rebrousser chemin, et sans manifester aucune surprise
de leur présence, les sépara en deux parties. La première partie fut guidée
vers la gauche du gouvernement central, la seconde vers la droite. Les deux
groupes qui occupaient les trottoirs et se renforçaient minute après minute de
nouveaux venus, se rejoignirent de l’autre côté des bâtiments du gouvernement
central, toujours guidés à cela par des officiers de police.
En
conséquence, les 10 à 15 000 personnes rassemblées ce jour-là sur les trottoirs
« encerclaient » le gouvernement central (9). Ceci fut ensuite largement utilisé par la propagande
chinoise pour affirmer qu’il s’agissait d’une tentative de coup d’Etat.
Une
manifestation de 10 000 personnes, surtout si elle a lieu en Chine, a de quoi
impressionner et donner l’idée d’une agression. Venant de ces personnes qui ne
voulaient qu’exprimer pacifiquement leur opinion, sans l’idée d’un « coup
de force », et qui avaient suivi à la lettre toutes les indications de la
police, l’idée de provocation ne tient pas. Dix mille personnes, et pourtant la
circulation n’était pas gênée : tous étaient sur les trottoirs, silencieux.
Certains lisaient, d’autres méditaient. Leur seul but, après près d’un an de
semi-répression, était de demander un environnement légal et non hostile pour
la pratique du Falungong, ainsi que la libération des 45 personnes arrêtées à
Tianjin. Ils ne réalisaient pas qu'une persécution à grande échelle était déjà
programmée. Dans leur esprit, il n’y avait rien de répréhensible à rapporter
les faits et à exprimer leur opinion directement au gouvernement central. Ils
pensaient que le Falungong était bénéfique pour la société, et que les
dirigeants écouteraient avec attention leurs citoyens.
Ce jour-là,
le premier Ministre Zhu Rongji reçut personnellement une délégation de
manifestants, qui purent ainsi exprimer leurs doléances. Ce fut l’occasion de
réaliser qu’un courrier envoyé aux pratiquants par le Premier Ministre sous
forme de mémorandum, ne leur était jamais parvenu, probablement bloqué par
d’autres membres du gouvernement.
|
|
|
25 avril 1999, Pékin |
En fin de soirée, à 23h30, les 10 000 manifestants quittèrent la place aussi silencieusement qu’ils étaient arrivés. Ils nettoyèrent les trottoirs pour laisser des lieux propres. Ce fait même donna l’impression à certains observateurs qu’on faisait face à une organisation fortement disciplinée – sans comprendre que c’était le reflet de l’altruisme véritable cultivé dans le Falungong. Comme pour beaucoup d’autres aspects, il n’est possible de comprendre les actions des pratiquants de Falungong qu’en les replaçant dans le contexte de leurs convictions les plus profondes : la Vérité, la Bonté et la Patience, qui sont leurs principes directeurs.
Le 27 avril, deux jours après la manifestation, un porte-parole du gouvernement annonçait que la pratique du Falungong était légale et autorisée (10), et que la manifestation n’ayant violé aucune loi ne ferait pas l’objet d’une punition. Cette position initiale modérée des autorités chinoises, vue par beaucoup comme un signe d’ouverture et de réforme politique, donna aux autorités le temps suffisant pour organiser les premières étapes de la répression. En juin, Li Hongzhi publiait un texte « mes quelques réflexions » commentant les rumeurs selon lesquelles son extradition des États-Unis était demandée par la Chine en échange de 500 millions de dollars prélevés sur l’excédent de la balance commerciale (texte joint en annexe).
Le 18
juillet, on apprenait hors de Chine que de grands déploiements de policiers et
de militaires se préparaient, avec utilisation d’un dispositif d’alerte maximum
: tenues anti-émeute et armes à feu. Le 20 juillet dans la nuit, lors d’une
vaste opération dans toute la Chine, des centaines de personnes considérées
comme les responsables du Falungong étaient arrêtées chez elles et emmenées.
Suite à ces
arrestations, les 20, 21 et 22 juillet, des dizaines de milliers de personnes
manifestèrent à Pékin, ainsi que des milliers dans les autres grandes villes de
Chine, pour protester de ces arrestations arbitraires. Le dispositif policier
était prêt : des centaines de cars et de fourgons militaires furent utilisés
pour les transporter jusque dans les grands stades, où ils furent maintenus en
détention, certains pour une journée, d’autres jusqu’à 5 jours. Comme pour
l’événement du 25 avril, la couverture médiatique mondiale fut très importante,
malgré le blocage des journalistes par la police chinoise. La persécution
systématique avait commencé.